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Audiovisuel français 2025 : explosion des chaînes FAST et du streaming gratuit

En 2025, l’audiovisuel français bascule : chaînes FAST, streaming gratuit et plateformes AVOD redessinent durablement la télévision.

ANALYSE — Pendant que l'attention médiatique se focalisait sur Netflix et Disney+, un nouveau modèle s'est installé dans les téléviseurs français : les chaînes FAST, gratuites et financées par la publicité. Avec 75% des Français déjà conquis, ce phénomène redessine en profondeur les équilibres du secteur audiovisuel. Décryptage d'une mutation dont les acteurs traditionnels commencent seulement à mesurer l'ampleur.

Par la rédaction LIBTIA — 26 décembre 2025

Le chiffre qui change tout

75%. C'est la proportion de Français qui regardent désormais des services de streaming gratuits avec publicité (AVOD/FAST) au moins une fois par semaine, selon une étude Rakuten TV menée en France, Espagne, Allemagne et Italie fin 2025. Mais ce n'est pas le chiffre le plus révélateur.

Le vrai séisme tient dans ce qui suit : parmi ces 75%, 57% déclarent ne plus consommer de télévision linéaire traditionnelle. Pas "en complément", mais "à la place de". Cette migration massive révèle un basculement structurel des usages audiovisuels que peu d'observateurs avaient anticipé avec une telle rapidité.

À l'échelle des quatre pays européens étudiés, 71% des utilisateurs consomment des services AVOD/FAST au moins hebdomadairement. La France n'est donc pas une exception, mais s'inscrit dans une tendance continentale qui bouscule les modèles établis depuis des décennies.

FAST : comprendre le modèle qui dérange

Le terme FAST (Free Ad-Supported Streaming TV) désigne des chaînes de streaming gratuites, sans abonnement, financées par la publicité. À la différence des plateformes SVOD comme Netflix qui font payer l'accès, ou de YouTube qui propose du contenu à la demande, les FAST reprennent la logique linéaire de la télévision classique : une programmation continue d'émissions diffusées via Internet.

Cette hybridation entre l'ancien monde (la télévision linéaire) et le nouveau (le streaming numérique) explique leur adoption rapide. Pour l'utilisateur, l'expérience ressemble à celle de la télévision traditionnelle — allumer et regarder ce qui passe — mais sans coût d'abonnement et avec l'accessibilité du numérique : téléviseurs connectés, box opérateurs, applications mobiles.

Pour les annonceurs, le modèle offre un ciblage publicitaire plus précis que la télévision traditionnelle, tout en conservant l'association à du contenu vidéo de qualité. Cette promesse séduit dans un contexte où les budgets publicitaires numériques sont en croissance.

L'écosystème FAST français se structure

Le marché français des chaînes FAST s'est rapidement organisé autour de plusieurs acteurs aux stratégies différentes.

Free TV, lancé en janvier 2025, propose 27 chaînes FAST accessibles gratuitement à tous les Français via l'application TV de Free, sans abonnement requis. Cette ouverture à l'ensemble du marché français, et pas seulement aux abonnés Free, marque une ambition de positionnement comme plateforme de référence plutôt que comme simple service pour clients.

TF1+, le service gratuit du groupe TF1 financé par la publicité, permet l'accès à des chaînes et programmes sans abonnement. Le groupe historique de la télévision privée française tente ainsi de capter les audiences qui migrent vers le numérique tout en préservant la valeur de sa marque.

M6+ suit une logique similaire pour le groupe M6, combinant télévision de rattrapage et chaînes en streaming gratuit.

France Télévisions, via sa plateforme France.tv, propose également des contenus gratuits en streaming, intégrant progressivement des formats proches des chaînes FAST, même si le service public reste prudent sur son positionnement face au secteur privé.

D'autres services enrichissent l'écosystème : Samsung TV Plus, LG Channels, TCL Channel (préinstallés sur les téléviseurs connectés des fabricants), Rakuten TV, ou encore les chaînes FAST de Prime Video d'Amazon. Cette multiplicité d'acteurs reflète une course à la captation d'audience dans un marché en pleine structuration.

La croissance mondiale confirme la tendance

Le phénomène n'est pas franco-français. Selon les données de Nielsen, le nombre de chaînes FAST actives dans le monde a augmenté de près de 14% entre le premier trimestre et la fin de l'été 2025, dépassant les 1 800 chaînes disponibles.

Cette expansion rapide témoigne de la facilité avec laquelle des acteurs peuvent désormais lancer des services de diffusion. Les barrières techniques et financières à l'entrée sont bien plus faibles que dans l'univers de la télévision hertzienne ou câblée traditionnelle. N'importe quel détenteur de droits sur des contenus peut théoriquement créer une chaîne FAST thématique et la distribuer via les plateformes existantes.

Les genres de contenus couvrent l'ensemble du spectre audiovisuel : actualité, films, séries, documentaires, jeunesse, sport en streaming gratuit. Cette diversification attire des publics variés et fragmente l'audience traditionnelle de la télévision linéaire.

Les trois piliers de l'attractivité des FAST

Pourquoi ces services séduisent-ils autant les téléspectateurs français ?

1. La gratuité sans friction

L'absence totale de coût pour l'utilisateur reste l'argument massue. À l'ère où les abonnements se multiplient (Netflix, Disney+, Canal+, Spotify, etc.), les services gratuits financés par la publicité offrent une alternative économique séduisante. Pour des publics lassés des frais mensuels récurrents, les FAST proposent un retour à la télévision "gratuite" de l'époque hertzienne, mais enrichie par les possibilités du numérique.

2. Une expérience utilisateur familière mais modernisée

Les FAST reproduisent la simplicité de la télévision classique — pas besoin de chercher quoi regarder, le programme défile — tout en bénéficiant de l'écosystème numérique : accessibilité multi-écrans, qualité de diffusion en streaming, interface moderne. Cette combinaison séduit notamment les téléspectateurs qui ont abandonné la télévision linéaire mais ne veulent pas de la complexité du choix permanent offert par les plateformes SVOD.

3. Un positionnement stratégique dans l'écosystème des téléviseurs connectés

L'intégration native des services FAST dans les smart TV constitue un avantage compétitif décisif. Quand un utilisateur allume son téléviseur Samsung, LG ou TCL, les chaînes FAST apparaissent au même niveau d'interface que les chaînes TNT traditionnelles. Cette parité de présentation gomme la distinction entre "télévision" et "streaming" pour l'utilisateur final.

Les défis pour les acteurs traditionnels français

Face à cette montée en puissance, les groupes audiovisuels historiques se trouvent confrontés à plusieurs dilemmes stratégiques.

Le risque de cannibalisation

Pour TF1, M6 ou France Télévisions, développer des offres FAST revient potentiellement à organiser leur propre disruption. Chaque téléspectateur qui bascule de TF1 vers TF1+ peut représenter une perte de revenus publicitaires si les tarifs du numérique restent inférieurs à ceux du linéaire premium. Mais ne pas investir dans ces nouveaux formats, c'est laisser le terrain libre à des concurrents qui n'ont pas ces contraintes.

La bataille de la distribution

Pendant des décennies, les chaînes de télévision contrôlaient la distribution de leurs contenus en négociant avec les opérateurs de télécommunications. Aujourd'hui, les fabricants de téléviseurs connectés et les géants technologiques deviennent les nouveaux gatekeepers. Être présent sur Samsung TV Plus, LG Channels ou dans l'interface d'Amazon devient aussi stratégique qu'être sur la TNT. Mais ces nouveaux intermédiaires imposent leurs conditions et captent une partie de la valeur.

La question du financement de la création

Le modèle français repose depuis des décennies sur l'obligation pour les chaînes d'investir une partie significative de leurs revenus dans la production audiovisuelle française. Les chaînes FAST lancées par des acteurs internationaux échappent largement à ces règles. Si elles captent massivement des audiences françaises sans contribuer au financement de la création, c'est tout l'équilibre du système qui vacille.

Cette problématique rejoint les questionnements plus larges que nous explorons dans notre analyse sur la régulation des médias audiovisuels face aux plateformes numériques.

Le défi générationnel

Les données montrent que ce sont principalement les jeunes générations qui migrent vers les FAST. Les plus de 60 ans restent largement fidèles à la télévision linéaire traditionnelle. Mais c'est précisément la cible des 18-49 ans que recherchent les annonceurs. Les chaînes historiques doivent donc réussir à conserver leur pertinence auprès de ces publics sans dévaloriser leur modèle historique qui génère encore l'essentiel de leurs revenus.

L'enjeu de souveraineté culturelle

Au-delà des considérations économiques et stratégiques, la montée des FAST soulève des questions de politique culturelle.

La France a construit depuis l'après-guerre un écosystème audiovisuel régulé, avec des quotas de diffusion d'œuvres françaises et européennes, des obligations d'investissement dans la production, une contribution au Centre National du Cinéma. Ce système visait à protéger et promouvoir la diversité culturelle face à la domination des contenus anglo-saxons.

Les services FAST lancés par des acteurs étrangers (Samsung, LG, Amazon, Rakuten) opérant depuis l'étranger échappent largement à ces obligations. Une chaîne FAST peut diffuser 100% de contenus américains sans aucune contrainte réglementaire. Si ces services captent une part croissante de l'audience française, c'est le financement même de la création audiovisuelle française qui pourrait s'affaiblir structurellement.

Le débat rejoint celui plus large sur la souveraineté numérique dans l'audiovisuel, où se pose la question du contrôle des infrastructures et des plateformes de diffusion par des acteurs non-européens.

France Télévisions face au dilemme du service public

La position de France Télévisions est particulièrement délicate. Le service public audiovisuel doit-il lancer des chaînes FAST thématiques pour rester visible auprès des jeunes générations qui désertent massivement la télévision linéaire ? Ou est-ce une dérive commerciale incompatible avec ses missions ?

France.tv propose déjà des contenus gratuits en streaming, mais le débat porte sur le lancement de chaînes FAST purement numériques, sans équivalent hertzien. Une telle stratégie risquerait d'être perçue comme une concurrence déloyale par les acteurs privés, tout en soulevant des questions sur la légitimité d'un service public financé par l'argent collectif à concurrencer le secteur privé sur son propre terrain publicitaire.

Pour autant, ne rien faire condamnerait France Télévisions à devenir progressivement invisible pour une génération entière. Ce dilemme reflète les transformations profondes que doivent opérer les services publics audiovisuels dans toute l'Europe, comme nous l'analysons dans notre dossier sur les stratégies des chaînes publiques face au numérique.

Les mutations de l'économie de l'attention

L'essor des FAST s'inscrit dans une transformation plus vaste de l'économie de l'attention. Le téléspectateur français moyen dispose aujourd'hui d'une offre audiovisuelle pléthorique : télévision linéaire (TNT, satellite, ADSL), plateformes SVOD (Netflix, Disney+, Prime Video, Canal+), plateformes gratuites (YouTube, Twitch), réseaux sociaux vidéo (TikTok, Instagram), et désormais FAST.

Dans cet écosystème saturé, capter et retenir l'attention devient le défi central. Les FAST proposent une réponse spécifique : la simplicité de la linéarité (pas besoin de choisir) combinée à la gratuité et à la modernité du streaming. Cette proposition de valeur trouve son public, comme le démontrent les chiffres d'adoption.

Cette fragmentation de l'attention et ses conséquences sur les modèles économiques traditionnels sont au cœur des analyses que nous développons dans notre série sur l'économie de l'attention dans l'audiovisuel.

Perspectives : trois évolutions possibles

À l'horizon 2027, plusieurs trajectoires sont envisageables pour le paysage audiovisuel français.

Scénario 1 : Consolidation et adaptation réussie

Les acteurs français historiques réussissent leur transition numérique en construisant des écosystèmes FAST crédibles. TF1+, M6+ et France.tv s'imposent comme des plateformes de référence, capitalisant sur la force de leurs marques et la qualité de leurs catalogues. La télévision linéaire survit comme format premium pour les grands événements live (sport, actualité, divertissement événementiel). Un équilibre se crée entre ancien et nouveau modèle.

Scénario 2 : Domination des plateformes technologiques

Les fabricants de téléviseurs et les géants du streaming (Samsung, Amazon, LG, Rakuten) captent la majorité de la croissance du marché FAST. Les groupes français perdent progressivement le contrôle de la distribution et des données d'audience, devenant des fournisseurs de contenus parmi d'autres. La télévision linéaire devient marginale, réservée aux seniors. Le financement de la création française s'affaiblit faute de contributions suffisantes des nouveaux acteurs dominants.

Scénario 3 : Régulation et rééquilibrage

Face aux risques de perte de souveraineté culturelle, l'Union européenne et les États membres imposent une régulation des services FAST. Quotas de diffusion d'œuvres européennes, obligations de contribution au financement de la création, encadrement du temps publicitaire : les règles qui s'appliquent aux chaînes traditionnelles sont étendues aux nouveaux acteurs. Un nouvel équilibre réglementaire se crée, où coexistent télévision classique et FAST sous des règles harmonisées.

Aucun de ces scénarios n'est garanti. La réalité sera probablement un mélange complexe de ces trois évolutions, variant selon les segments de marché, les générations de téléspectateurs et les décisions politiques qui seront prises dans les mois à venir.

Conclusion : un tournant historique

L'essor des chaînes FAST représente bien plus qu'une innovation technologique ou un nouveau format de diffusion. C'est un basculement structurel dans les modes de consommation audiovisuelle, comparable par son ampleur à l'arrivée de la télévision couleur, du câble, ou de la TNT en leur temps.

Avec 75% des Français déjà utilisateurs et 57% d'entre eux ayant abandonné la télévision linéaire, le phénomène a dépassé le stade de l'expérimentation pour devenir une tendance de fond. La croissance mondiale de 14% du nombre de chaînes en quelques mois confirme que la dynamique est lancée.

Pour les acteurs français de l'audiovisuel — qu'ils soient publics ou privés —, l'heure n'est plus à l'observation mais à l'action. Les stratégies déployées dans les prochains mois détermineront leur capacité à rester pertinents dans un écosystème radicalement transformé. Entre adaptation, régulation et innovation, les choix qui se font aujourd'hui dessineront le paysage audiovisuel français des dix prochaines années.

La révolution des FAST est silencieuse, mais elle est déjà là. Et elle ne fait que commencer.

Sources et méthodologie

Cet article s'appuie sur :

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Article publié le 26 décembre 2025 © LIBTIA 2025

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Laurent

Expert Audiovisuel - LIBITA

Passionné par l'innovation audiovisuelle, je partage mon expertise pour vous accompagner dans vos projets de production vidéo professionnelle.

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